Burkina Faso : le Lallé-naaba Wobgo fusillé publiquement par les Français le 1er février 1897 à Ouagadougou
La conquête coloniale française en Afrique s’est accompagnée de violences militaires, de destructions et de la soumission forcée des pouvoirs locaux. Au Moogo, cette brutalité se manifeste notamment lors de la prise de Ouagadougou, le 1er septembre 1896, marquée par des affrontements, des incendies et des destructions, puis par l’exécution publique du Lallé-naaba Wobgo, le 1er février 1897. Pour ne citer que ces deux exemples, ces événements donnent la mesure de la violence qui a accompagné l’imposition de la domination coloniale. À l’heure où les chefs traditionnels occupent encore une place symbolique et sociale importante au Burkina Faso, imaginer l’exécution publique d’un tel chef permet de mesurer le caractère particulièrement brutal de cet acte.
Un chef puissant à l’ouest du Moogo
Le Lallé est une province rattachée au royaume de Ouagadougou, dans l’espace historique du Moogo. Son territoire comprend plus d’une trentaine de villages et s’étend sur des zones correspondant notamment à des localités actuelles comme Pabré, Laye, Koudougou, Réo et Ténado. Il compte parmi les commandements importants du royaume mossi.
Le Lallé-naaba Wobgo, également désigné sous le nom de Tãnga dans les récits historiques, est intronisé par le Moogho Naaba Sanem. Il ne doit pas être confondu avec le Moogho Naaba Wobgo, dit Boukary Koutou, souverain de Ouagadougou, ni avec le Larlé-naaba, autre dignitaire de la cour royale.
Douze ans de guerre contre Ouagadougou
Les relations entre le Lallé et Ouagadougou se dégradent au début des années 1880. Les traditions historiques rapportent plusieurs griefs, notamment le refus du Lallé-naaba de livrer un chasseur accusé d’avoir tué un proche du Moogho Naaba. Au-delà de cet incident, le conflit traduit les tensions entre le pouvoir central et un commandement soucieux de préserver son autonomie.
Dans son étude consacrée à cette guerre, Nongma Nestor Zongo situe le début du conflit en 1884, avant une intensification des affrontements armés en 1886. Les troupes de Ouagadougou lancent alors plusieurs opérations contre le Lallé, contraignant son chef à se réfugier en pays léla, auprès de ses alliés gourounsi.
Le Lallé-naaba Wobgo organise ensuite la résistance et remporte plusieurs succès contre les forces royales, notamment dans la région de Laye. Le Moogho Naaba Sanem le déclare destitué, mais ne parvient pas à imposer durablement son autorité sur le territoire dissident.
À la mort de Sanem, en 1889, son successeur, le Moogho Naaba Wobgo, dit Boukary Koutou, hérite du conflit. Il tente d’abord la conciliation, avant de recourir à la force et de solliciter l’appui de cavaliers zerma. Ces initiatives ne suffisent pas à soumettre le Lallé, qui conserve une large autonomie à la veille de la conquête française.
Pendant plus d’une décennie, le conflit oppose ainsi deux pouvoirs engagés dans une lutte pour le contrôle du territoire et l’autorité politique. Mais l’arrivée des Français bouleverse cet équilibre. La guerre entre le Lallé et Ouagadougou s’inscrit désormais dans un contexte plus large : celui de la conquête coloniale et de la transformation des structures politiques locales.
Paul Voulet et la conquête violente de Ouagadougou
Le 1er septembre 1896, la colonne française commandée par les lieutenants Paul Voulet et Charles Chanoine arrive devant Ouagadougou. Le Moogho Naaba Wobgo mobilise des combattants pour défendre la capitale et fait appel aux chefs des territoires alliés.
Des affrontements opposent alors les troupes mossi aux soldats français. Selon le récit historique publié par Lefaso.net, les défenseurs tentent notamment des attaques à cheval, des embuscades et des tirs de flèches et de fusils. Mais face à la puissance de feu française, la résistance est rapidement vaincue.
Le Moogho Naaba Wobgo quitte la capitale. Son départ ne signifie cependant pas la fin de la lutte. Le 7 septembre 1896, il tente de reprendre Ouagadougou, sans succès. La chute de la capitale n’entraîne donc pas la disparition immédiate de toute résistance à la conquête française.
La prise de Ouagadougou s’accompagne de violences et de destructions. Des récits historiques rapportent des incendies qui touchent la ville et marquent profondément cet épisode de la conquête. Ces événements témoignent de la brutalité des opérations militaires et du bouleversement de l’ordre politique établi.
Pour consolider son contrôle sur Ouagadougou, Voulet favorise l’installation de Kouka Koutou, frère du souverain en fuite, sur le trône. Celui-ci prend le nom de Naaba Siguiri. Le 20 janvier 1897, un traité de protectorat est signé avec les Français. Cet accord marque une nouvelle étape dans la mise sous tutelle coloniale du royaume.
La conquête ne concerne cependant pas uniquement la capitale. Les autorités françaises doivent également faire face aux chefs locaux qui conservent leur autonomie ou refusent de se soumettre au nouvel ordre. Le Lallé-naaba Wobgo, qui a longtemps résisté aux tentatives de contrôle du pouvoir central de Ouagadougou, se retrouve à son tour confronté à cette puissance militaire.
Le Lallé-naaba Wobgo fusillé publiquement
Le 1er février 1897, le Lallé-naaba Wobgo est fusillé publiquement à Ouagadougou, selon les récits historiques consacrés à la conquête du Moogo. L’historien Inoussa Yelbi rapporte cette exécution et s’appuie notamment sur les travaux d’Albert Salfo Balima pour documenter cet épisode.
Cette exécution survient quelques mois après la prise de la capitale et quelques jours après la signature du traité de protectorat. Elle intervient dans un contexte où les autorités françaises cherchent à consolider leur domination sur le territoire et à imposer leur autorité aux pouvoirs locaux.
Il importe toutefois de distinguer les conflits qui avaient opposé le Lallé au pouvoir central de Ouagadougou avant l’arrivée des Français et les circonstances de son exécution par les autorités coloniales. La guerre entre le Lallé-naaba et les Moogho Naaba s’inscrit dans les rapports de force internes au royaume mossi. L’exécution publique du chef relève, quant à elle, du contexte de la conquête et de l’installation de l’autorité française.
La scène est particulièrement frappante au regard de la place des chefs traditionnels dans l’organisation sociale et politique du Moogo. Le chef n’est pas seulement un responsable territorial : il représente une autorité reconnue, inscrite dans une histoire, des traditions et des relations avec les populations placées sous son commandement.
Imaginer aujourd’hui l’exécution publique d’un chef traditionnel à Ouagadougou permet de mesurer la portée symbolique d’un tel acte. Dans une société où ces autorités conservent une importance historique, culturelle et sociale, une telle mise à mort publique apparaît comme une violence qui dépasse la seule personne exécutée. Elle atteint également l’ordre politique et symbolique auquel ce chef appartient.
L’exécution du Lallé-naaba Wobgo constitue ainsi un épisode important de l’histoire des résistances locales et des violences liées à la conquête coloniale. Elle rappelle que l’imposition de la domination française ne s’est pas limitée à la prise militaire des territoires, mais a également affecté les autorités qui structuraient les sociétés locales.
Une mémoire à préserver
L’histoire du Lallé-naaba Wobgo rappelle que la conquête coloniale du Moogo ne se résume pas à la prise de Ouagadougou. Elle s’inscrit dans un espace politique traversé par des conflits anciens, des rivalités territoriales et des revendications d’autonomie.
La bataille de Ouagadougou, les incendies rapportés lors de la conquête et l’exécution publique du chef du Lallé illustrent les bouleversements provoqués par l’expansion coloniale française. La violence militaire et la répression de certaines autorités locales ont accompagné l’installation d’un nouvel ordre politique.
Plus d’un siècle après, cette histoire demeure essentielle pour comprendre les résistances politiques du XIXe siècle et préserver la mémoire des violences liées à la conquête coloniale du territoire correspondant aujourd’hui au Burkina Faso.
Elle invite également à réfléchir à la place des autorités traditionnelles dans l’histoire du pays. À travers le destin du Lallé-naaba Wobgo, c’est toute la question de la violence exercée contre les pouvoirs locaux et de la transformation forcée de l’ordre social qui se pose.
Sources
Benoît Beucher, « Le mythe de l’“Empire mossi” », dans M. Hilgers et J. Mazzocchetti (dir.), Révoltes et oppositions dans un régime semi-autoritaire. Le cas du Burkina Faso, Paris, Karthala, 2010.
Nongma Nestor Zongo, « La grande guerre entre le Lalle-naaba et les Moog’nanambse (Moogo-naaba Sanem et Moogo-naaba Wobgo) de Ouagadougou », Djiboul, n° 4, vol. 4, décembre 2022, p. 538-547.
Inoussa Yelbi, « Le capitaine Paul Voulet : un personnage énigmatique au cœur de la conquête coloniale française au Moogo et en Afrique centrale », Djiboul, numéro spécial 1, décembre 2020, p. 265-281.
Moussa Sinon, « Septembre 1896 – septembre 2016, il y a 120 ans la bataille et la prise de Ouagadougou », Lefaso.net, 22 septembre 2016.
Samuel Salo, « Le Moog-Naba Wobgo de Ouagadougou », dans Y. G. Madiega et O. Nao (dir.), Burkina Faso, cent ans d’histoire, 1895-1995, Paris, Karthala, 2003, t. 1, p. 631-659.
A. A. Dim Delobsom, L’Empire du Mogho-Naba. Coutumes des Mossi de la Haute-Volta, Paris, Domat-Montchrestien, 1932.
Gildas Kinda
Burkina Online
