Syrie, AES et France : le « deux poids, deux mesures » de la diplomatie française
Depuis l’arrivée au pouvoir des nouvelles autorités syriennes, la politique étrangère française fait l’objet de nombreuses critiques, notamment en Afrique de l’Ouest. En cause, ce que certains observateurs considèrent comme une incohérence diplomatique : la France entretient désormais des relations étroites avec le nouveau pouvoir syrien, issu d’une conquête militaire, tout en continuant de qualifier les dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES) de « juntes » et de remettre en cause leur légitimité.
Cette situation nourrit les accusations de « deux poids, deux mesures » adressées à Paris.
Une accession au pouvoir par les armes dans des contextes différents
Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les dirigeants actuels sont arrivés au pouvoir à la suite de coups d’État militaires intervenus entre 2020 et 2023. Depuis lors, la diplomatie française emploie régulièrement le terme de « junte » pour désigner ces régimes et appelle à un retour à l’ordre constitutionnel.
Dans le même temps, la Syrie a connu un changement de pouvoir après la chute du régime de Bachar el-Assad. Le président syrien Ahmed al-Charaa, un ancien leader terroriste dont la tête avait été mise à prix pour 10 millions de dollars, a progressivement obtenu une reconnaissance internationale malgré son passé controversé.
Le contraste interpelle une partie de l’opinion africaine : pourquoi des dirigeants arrivés au pouvoir par les armes sont-ils désignés différemment selon les régions du monde ?
Une réhabilitation diplomatique accélérée
Les événements récents illustrent la rapidité avec laquelle la Syrie a retrouvé sa place sur la scène internationale.
Le 7 mai 2025, Ahmed al-Charaa a été reçu officiellement au palais de l’Élysée par Emmanuel Macron. Cette visite, la première du dirigeant syrien dans une capitale occidentale depuis son arrivée au pouvoir, a marqué un tournant majeur dans les relations entre Paris et Damas.
Quelques mois plus tard, le président syrien a également été accueilli à la Maison-Blanche par Donald Trump dans le cadre d’une visite historique à Washington. Ce rapprochement avec les États-Unis a confirmé la volonté occidentale d’intégrer progressivement la Syrie dans les nouveaux équilibres régionaux.
Plus récemment, Emmanuel Macron s’est lui-même rendu à Damas, devenant le premier chef d’État de l’Union européenne à effectuer une visite officielle en Syrie depuis la chute du régime de Bachar el-Assad. Au cours de ce déplacement, le président français a rencontré Ahmed al-Charaa et affiché son soutien à la stabilisation et à la reconstruction du pays.
Au-delà de la France et des États-Unis, d’autres acteurs occidentaux et régionaux ont multiplié les contacts diplomatiques avec les nouvelles autorités syriennes, signe d’une normalisation progressive des relations avec Damas.
La logique des intérêts géopolitiques
Les autorités françaises justifient cette différence de traitement par la nature particulière du conflit syrien, présenté comme l’aboutissement d’une longue guerre civile plutôt que comme un simple coup d’État militaire.
Mais, au-delà des explications officielles, les relations internationales obéissent avant tout à des considérations stratégiques.
En Syrie, plusieurs intérêts majeurs sont en jeu :
- la lutte contre les organisations djihadistes ;
- la stabilité du Moyen-Orient ;
- la gestion des flux migratoires vers l’Europe ;
- la reconstruction économique du pays ;
- la compétition d’influence avec la Russie, la Turquie et les monarchies du Golfe.
La visite d’Emmanuel Macron à Damas s’est d’ailleurs accompagnée d’échanges sur la coopération économique, les infrastructures, l’énergie et la sécurité, démontrant que les enjeux dépassent largement la seule question démocratique.
À l’inverse, les pays de l’AES ont profondément redéfini leurs relations avec Paris. Le retrait des forces françaises, la dénonciation des accords militaires et le rapprochement avec d’autres partenaires internationaux ont considérablement réduit l’influence française dans la région sahélienne.
Le reproche d’un « deux poids, deux mesures »
Pour les critiques de la diplomatie française, la différence de traitement est difficile à ignorer. Ils estiment que lorsqu’un pouvoir issu des armes s’inscrit dans les intérêts stratégiques occidentaux, il bénéficie d’une forme de reconnaissance politique et diplomatique. En revanche, lorsqu’il remet en cause des alliances établies ou réduit l’influence française, il continue d’être qualifié de « junte ».
Les défenseurs de la position française répondent que les situations ne sont pas comparables. Selon eux, la Syrie sort d’une guerre civile longue et complexe, tandis que les États de l’AES ont connu des ruptures institutionnelles dans des États déjà constitués.
Une question qui dépasse la France
Le débat dépasse toutefois le seul cas français. Il met en lumière une réalité ancienne des relations internationales : les principes démocratiques et constitutionnels coexistent souvent avec des impératifs géopolitiques, économiques et sécuritaires.
Qu’il s’agisse de la France, des États-Unis ou d’autres grandes puissances, les positions diplomatiques sont rarement dictées uniquement par des considérations de principe. Elles sont aussi façonnées par les intérêts nationaux, les rapports de force et les priorités stratégiques du moment.
C’est précisément cette tension entre les valeurs affichées et les intérêts poursuivis qui alimente aujourd’hui les accusations de « deux poids, deux mesures » autour du traitement réservé à la Syrie et aux États de l’Alliance des États du Sahel.
Gildas Kinda
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