đź”´Grand Zimbabwe : quand le colonialisme a voulu nier une grande civilisation africaine

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Comment des ruines monumentales africaines ont-elles pu être attribuées aux Phéniciens ou au roi Salomon plutôt qu’aux populations locales ? L’histoire du Grand Zimbabwe révèle une controverse où les préjugés coloniaux ont longtemps pesé sur l’interprétation des faits archéologiques.

Situé dans l’actuel Zimbabwe, le Grand Zimbabwe est l’un des témoignages les plus remarquables des civilisations africaines médiévales. Développée principalement entre le XIe et le XVe siècle, cette cité était un centre politique et économique important, doté de constructions monumentales en pierre, d’une organisation sociale structurée et de réseaux commerciaux qui s’étendaient jusqu’aux marchés de l’océan Indien.

Pourtant, au XIXe siècle, certains explorateurs européens refusèrent d’attribuer ces réalisations aux populations africaines. En 1871, l’Allemand Karl Mauch établit des rapprochements spéculatifs entre les ruines et les récits bibliques du roi Salomon et de la reine de Saba. Dans les années 1890, l’explorateur britannique J. Theodore Bent défendit notamment une origine phénicienne. Ces hypothèses, qui ne reposaient pas sur des preuves archéologiques solides, s’inscrivaient dans un contexte marqué par les préjugés raciaux de l’époque.

Une controverse aux enjeux coloniaux

La question dépassait le simple débat scientifique. À une époque où la Grande-Bretagne étendait sa domination en Afrique australe, reconnaître qu’une population africaine avait construit une cité aussi impressionnante contredisait les discours présentant les sociétés africaines comme incapables de réaliser seules de grandes œuvres architecturales.

Les intérêts économiques jouaient également un rôle. La région était réputée pour ses ressources aurifères et suscitait la convoitise des compagnies minières. Certaines opérations de récupération d’objets et de recherche de trésors ont endommagé des vestiges, compromettant la conservation d’informations archéologiques précieuses.

L’archéologie rétablit les faits

Au début du XXe siècle, les recherches scientifiques remirent progressivement en cause les théories étrangères. En 1905-1906, l’archéologue David Randall-MacIver conclut que les ruines étaient africaines par leur origine et leur culture matérielle. En 1929, Gertrude Caton-Thompson entreprit de nouvelles fouilles dont les résultats, publiés en 1931, renforcèrent cette conclusion.

 

Les recherches ultérieures ont confirmé que le Grand Zimbabwe fut construit et développé par des populations africaines locales, liées aux ancêtres des Shona. Les objets importés retrouvés sur le site témoignent de relations commerciales internationales, et non d’une origine étrangère des bâtisseurs.

Un patrimoine devenu symbole national

Après l’indépendance du Zimbabwe en 1980, le Grand Zimbabwe a acquis une importance symbolique majeure. Le nom du pays lui-même renvoie à cet héritage, tandis que l’oiseau sculpté dans la pierre, découvert sur le site, est devenu un emblème national.

Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1986, le monument rappelle que les sociétés africaines précoloniales ont développé des centres urbains, des pouvoirs politiques et des réseaux commerciaux complexes.

L’histoire du Grand Zimbabwe montre ainsi comment des préjugés peuvent influencer l’écriture de l’histoire. Longtemps contestée par certains auteurs européens, l’origine africaine du monument est aujourd’hui établie par les preuves archéologiques. Reconnaître cette réalité, c’est restituer aux populations africaines leur place dans l’histoire, sans mythes ni falsifications.

Sources : UNESCO, Monument national du Grand Zimbabwe ; Gertrude Caton-Thompson, The Zimbabwe Culture (1931) ; Peter S. Garlake, Prehistory and Ideology in Zimbabwe.

Gildas Kinda

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