Cinéma burkinabè : quand un rôle détruit l’acteur, le cas de Joe dans L’As du lycée

0

Le cinéma a profondément marqué l’imaginaire collectif de plusieurs générations en Afrique, et particulièrement au Burkina Faso. À travers les films et séries, des personnages forts ont émergé, incarnés par des acteurs devenus familiers du grand public. Toutefois, une particularité socioculturelle burkinabè mérite une attention particulière : la tendance persistante à confondre l’acteur avec son rôle, au point de lui attribuer durablement le nom et parfois les traits de caractère de son personnage.

Une pratique enracinée dans la culture populaire

Ce phénomène ne date pas d’hier. Dès les années 1980, les cinéphiles burkinabè ont commencé à associer étroitement certains acteurs à leurs rôles emblématiques. Ainsi, Sylvester Stallone a longtemps été appelé “Rambo”, en référence à son personnage dans la saga du même nom. De même, Arnold Schwarzenegger a été identifié comme “Commando”, puis plus tard “Terminator”, selon ses rôles les plus marquants.

Ce mécanisme d’identification ne s’est pas limité au cinéma occidental. Dans les films chinois  populaires au Burkina, certains acteurs ont également été rebaptisés par le public, comme ce personnage surnommé “Shamao”, dont le nom fictif a fini par supplanter l’identité réelle de l’acteur.

Le cas burkinabè : une identification encore plus forte

Au Burkina Faso, cette pratique est encore plus prononcée dans les productions locales. Plusieurs acteurs nationaux en ont fait l’expérience :

– Hippolyte Wangrawa est aujourd’hui indissociable du nom “Baboanga”.

– Aminata Glez reste largement connue sous le nom de “Kadi Jolie”.

– Abdoulaye Koumboudry est identifié comme “Fils de l’homme”.

– Les personnages de “Souké” et “Siriki” de la série Bobo Diouf ont également marqué les esprits, au point de réduire ces acteurs à ces rôles  comiques.

Dans ces cas, le personnage dépasse l’œuvre elle-même pour s’imposer comme une identité sociale durable.

Une confusion entre fiction et réalité

Cette assimilation pose un problème fondamental : elle brouille la frontière entre fiction et réalité. Un acteur est, par définition, un professionnel dont le métier consiste à incarner des rôles variés. Les traits de caractère qu’il exprime à l’écran ne reflètent pas nécessairement sa personnalité réelle.

Pourtant, une partie du public continue de projeter ces caractéristiques sur l’acteur dans la vie quotidienne. Cette confusion peut avoir des conséquences sociales importantes, notamment lorsque le rôle interprété est négatif.

Le cas emblématique de Joe dans L’As du lycée

Le cas de  Kenzy Bationo qui a joué le personnage de Joe dans la série L’As du lycée, illustre parfaitement cette dérive. Ayant incarné un élève au comportement arrogant et conflictuel, il a été durablement perçu comme tel par une partie du public.

Cette image négative lui aurait collé à la peau bien au-delà du cadre de la fiction. Cette perception sociale biaisée, combinée à une exposition précoce à la notoriété, pourrait avoir contribué à des difficultés personnelles, jusqu’à nécessiter une mobilisation financière pour lui venir en aide.

Une différence notable avec d’autres contextes culturels

Dans d’autres pays, notamment en Europe, cette confusion est beaucoup moins marquée. Par exemple, Jean-Paul Belmondo ou Alain Delon sont reconnus pour leurs rôles, mais leur identité propre reste distincte. Le public fait clairement la différence entre l’acteur et ses personnages.

Cette distinction est renforcée par :

– une culture cinématographique plus institutionnalisée,

– une médiatisation qui valorise la carrière globale de l’acteur,

– et une éducation à l’image plus développée.

Responsabilités partagées

Il convient toutefois de nuancer l’analyse. Les acteurs eux-mêmes entretiennent  parfois cette confusion en continuant à incarner leur personnage dans la vie publique, notamment pour des raisons de popularité ou de stratégie marketing.

Mais la responsabilité est également collective :

– Les spectateurs doivent développer un regard critique sur les œuvres.

– Les médias doivent contribuer à valoriser les acteurs en tant que professionnels, et non uniquement à travers leurs rôles.

– Les institutions culturelles peuvent jouer un rôle pédagogique en sensibilisant à la distinction entre fiction et réalité.

Ce que ce phénomène nous apprend

Ce que révèle cette réalité, ce n’est pas seulement une confusion, mais un rapport affectif très fort entre le public et les personnages. Le spectateur ne se contente pas de regarder : il adopte, il s’approprie, il prolonge le personnage dans la vie réelle.

Mais cette proximité a un coût. Lorsqu’un rôle devient une identité, l’acteur perd une partie de sa liberté. Il est enfermé dans une image, parfois valorisante, parfois destructrice. Et dans les cas les plus sensibles, cela peut influencer sa trajectoire personnelle et sociale.

En filigrane, une exigence s’impose : faire évoluer le regard du public. Comprendre qu’un acteur joue, qu’il compose, qu’il interprète. Et que derrière chaque “Baboanga”, chaque “Kadi Jolie” ou chaque “Joe”, il y a avant tout un professionnel, avec une identité propre, qui mérite d’exister en dehors de ses rôles.

Gildas Kinda

www.burkinaonline.net

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *